Les origines de l’Espace

A partir de quand a-t’on commencé à utiliser le mot espace dans le(s) sens ici photographié(s)?

Précisons tout de suite qu’il ne s’agit ici que de conjectures. Conjectures issues d’un assez long travail et de recherches minutieuses, mais simples conjectures quand même. Nous n’avons notamment trouvé d’aide dans aucun dictionnaire ni aucun ouvrage consacré à la langue et ses avatars contemporains. Les considérations qui suivent relèvent donc d’une sorte d’archéologie linguistique amateur.

L’usage le plus ancien semble être celui de l’espace vert, devenu tellement invisible que même les auteurs de ce site ont mis plusieurs années à y penser. Sans doute parce que si l’expression prospère dans le langage oral et journalistique, elle est relativement rare sous forme d’inscription publique dans la ville. Son invention est attribuée à Le Corbusier. Ce dernier réunit en 1928 un groupe d’architectes au sein du Congrès International d’Architecture Moderne (CIAM) d’où sortira la rédaction, pour l’édition de 1933 ayant lieu à Athènes, d’un manifeste – La charte d’Athènes, Le Seuil coll Points -portant sur les règles de l’urbanisme et constitué de 95 courtes propositions. Le texte, essentiellement rédigé par Le Corbusier, ne sera publié que pendant la seconde guerre et d’abord de façon anonyme. Dans les propositions 9 et 10, pages 34 et 35 de l’édition de poche, la notion d’espace vert est utilisée à deux reprises. Pourtant, dans la suite du manifeste, il ne sera plus question que de « surfaces vertes ».

Dès sa naissance l’usage du mot espace porte donc la trace d’un regret, de la conscience de son inutilité: ça fait plus joli, mais ça ne veut pas dire grand chose. Au passage, on note également que s’il y a une différence objective entre la surface (deux dimensions) et l’espace (trois dimensions), l’urbanisme rencontre dès le début un petit problème pour penser la troisième dimension. Très vite, dans les têtes, on en revient à une vision de la ville en termes de plans, de cartes, une vision 2D. L’usage du mot espace, dès 1933, semble donc là pour cacher une défaillance de la pensée.

Par la suite les CIAM qui se réuniront jusqu’en 1969 seront le creuset des théories de l’urbanisme, et donc imposeront leur vocabulaire à des générations d’étudiants en architecture et en urbanisme. Une bonne partie de ces générations ira peupler les bureaux des collectivités territoriales, des agences et des ministères et bâtira les fondations de la fortune du mot espace: espaces de vie, espaces collectiifs, espace urbain, espaces commerciaux, tous sont des petits frères de l’espace vert.

Les CIAM s’étiolent et meurent en 1969. Mais cette même année, le couturier Pierre Cardin va prendre le relai en cherchant à créer un lieu culturel dans le quartier le plus prestigieux de Paris, le bas des Champs Elysées, près du palais du même nom. Ce sera l’Espace Cardin, aujourd’hui Espace Pierre Cardin, qui ouvre ses portes en 1970. Composé d’un théâtre, d’un cinéma, d’une salle polyvalente et d’une galerie, le bâtiment est baptisé « espace » pour ne reprendre aucun de ces termes en particulier, ce qui aurait terni l’ambition de l’entreprise. Ici le mot espace cache sous une apparente modestie un caractère emphatique qui ne le quittera plus désormais.

 En philosophie la thèse de Jurgens Habermas publiée en 1962 porte sur la constitution d’un espace public, idée elle-même reprise à Emmanuel Kant (« Qu’est-ce que les lumières? » 1784 ) et qui désigne l’émergence dans l’Angleterre du XVIII° siècle de lieux publics (des cafés surtout) où les individus critiquent le gouvernement. Ce sens de philosophie politique confère aujourd’hui un prestige intellectuel bienvenu à l’usage du mot espace, mais la thèse d’Habermas ne trouvera son audience française  que dans les années soixante-dix, et dans un milieu fort restreint. Ce n’est pas elle en tout cas qui inspira par exemple Pierre Cardin.

Les ingrédients sont donc réunis au début des années soixante-dix avec trois graines semées dans des milieux différents mais influents: les technocrates, les gens de culture et les intellectuels. Pourtant l’explosion n’aura lieu qu’une décennie plus tard avec les fils de pub et la « société de communication ». L’essor commercial et médiatique des agences de publicité d’une part (Jacques Séguéla devient une star après 1981), la décentralisation à partir de 1982 qui va doter les collectivités territoriales d’énormes budgets de communication d’autre part, vont progressivement badigeonner la ville d’espaces ceci et d’espaces cela. Le mot va alors trouver des appuis dans des milieux divers et d’habitude opposés – l’intellectuel pense à Kant et le publicitaire pense à Cardin – et la détonation aura lieu. Ses débris nous couvrent d’espaces.